Photo © Mister Fifou
Propos recueillis par Violette Gauthier
C’est dans son appartement perché au sommet d’un immeuble haussmannien que nous retrouvons Benjamin Diamond. Les disques, les livres, les instruments de musique et les objets précieux sont soigneusement disposés : nous sommes dans le refuge d’un collectionneur sensible. Benjamin Diamond est un artiste jeune cinquantenaire, pourtant, l’énergie de ses 15 ans vit toujours en lui, intacte, presque cristallisée. S’apprêtant à sortir un nouvel album intitulé Dark Star au cours de l’année 2026, Benjamin - le chanteur de Music Sounds Better With You des Stardust avec Thomas Bangalter et Alan Braxe - a conservé son trésor : être un chercheur de sons curieux et agité.Le récit de ses 15 ans s’entremêle aux retrouvailles amicales avec la Rédaction de L’Impertinent. Rencontre.
UNE ENFANCE AGITÉE
Où as-tu grandi ?
B : J’ai grandi dans les années 80 dans le centre de Paris, à la fois chez mon père et chez ma mère. Mes parents étaient divorcés. J’allais à l’école Saint-Merri dans le quartier de Beaubourg, un établissement pilote où les maîtres fumaient dans la classe, c’était un grand n’importe quoi. Ma mère m’a inscrit ensuite dans un collège privé qui s’appelait le collège Sévigné dans le 6ème. C’était horrible mais j’ai rencontré plein de gens de la musique là-bas, par exemple, j’étais dans la classe de Matthieu Chedid. C’était improbable. Comme j’étais une personne un peu agitée et incontrôlable – malheureusement, mais c’est mon passif – mes parents m’ont mis en pension vers Saint-Etienne jusqu’à la seconde. Puis, je suis rentré à Paris pour finir mon lycée à Edgar Quinet à Pigalle.
Quels métiers font tes parents ?
B : Mon père est le fondateur des Éditions de l’Olivier depuis trente ans, de la littérature française et étrangère, notamment américaine. Ma mère écrit, elle est auteure de chansons et scénariste de films, notamment Indochine de Regis Wargnier.
Tu étais proche d’eux à tes 15 ans ?
B : Ça a été très compliqué avec mon père pendant des années. On s’est retrouvé quand j’avais 25-26 ans, lorsque les rapports père-fils étaient plus simples. Mon père a toujours été dans sa tête, dans les livres et les mots, plus que dans le réel. Il était là sans être là. J’étais plus à l’aise chez ma mère car elle n’était jamais là, ce qui me permettait de faire n’importe quoi, j’étais plus libre. mes potes adoraient ma mère car elle était très cool. Un de mes meilleurs potes me rappelle qu’on regardait des films chez ma mère que mon pote n’aurait jamais pu voir chez lui.
LES PREMIÈRES EXPÉRIMENTATIONS
Le fait de grandir dans un milieu d’écriture t’a éveillé à l’art ?
B : Disons que j’étais plus libre. Ça ne m’a pas forcément éveillé tout de suite à la création mais quand mes choix se sont portés sur un certain médium, on m’a laissé faire tout en me disant de continuer mes études. À mes 13-14 ans, je faisais des choses qu’aujourd’hui on ne ferait peut-être pas à cet âge-là. dans des journaux comme Rock&folk ou Best, il y avait des annonces pour des groupes. J’ai commencé à passer des auditions et à chanter dans des groupes d’adultes. Je ne le disais à personne.
C’était un secret ?
B : C’était pas vraiment un secret mais j’en parlais pas, j’ai des souvenirs de me retrouver à passer des auditions en banlieue, j’ai commencé à faire de la musique comme ça. À 13 ans, je faisais partie d’un groupe dans lequel on faisait des reprises de Suzanne Vega. Puis, après, j’ai monté des groupes moi-même. Quand j’étais en seconde à Edgar Quinet, j’ai fait un de mes premiers concerts dans un lieu qui s’appelait le New Moon. C’était une boîte de striptease à pigalle. On avait mis des affiches dans tout le quartier . Personne ne me croyait quand je disais que c’était mon groupe. J’avais déjà commencé au lycée à mettre des pions sur le chemin de la musique.


LES PREMIERS PAS DANS LA MUSIQUE
Tu jouais d’un instrument en particulier ?
B : Oui, de la basse. J’ai toujours été chanteur.
Passer des auditions et monter des groupes t’ont permis de rencontrer des personnes déjà installées dans le milieu de la musique ?
B : Oui, je rencontrais surtout des musiciens plus âgés. Il y avait toujours un décalage entre ce que je faisais réellement de mes journées et les moments magiques que m’offrait la musique. Je me suis retrouvé vraiment jeune dans des salles de répète. J’étais content d’avoir ce truc précieux. J’ai croisé plein de personnes qui débutaient et qui sont aujourd’hui connues, comme les Daft Punk qui étaient au lycée Carnot. Il y avait une effervescence qui était déjà là sans que personne n’ait rien fait encore. J’ai signé assez tard sur un label. Ça me rendait dingue car je voyais que beaucoup sortaient des disques. Avec des amis, on traînait Place des Vosges car s’y trouvaient les locaux du label Virgin.
Sortir un disque à cette époque, c’était la même démarche qu’aujourd’hui ?
B : Oui, c’est pareil mais on sentait qu’il y avait une possibilité, on se disait : il faut qu’on y arrive. Le premier disque je l’ai sorti chez Virgin. c’est ce que je voulais faire. Puis j’ai signé mon premier album chez Épic, qui était le label de Michael Jackson, j’ai choisi le même logo que sur ses albums, et pas le nouveau logo. J’étais un peu obsessionnel.
Michael Jackson est une de tes grandes inspirations ?
B : Oui, j’ai grandi dans les années 80, j’ai beaucoup écouté l’album Thriller. À 15 ans, comme j’étais agité, j’écoutais beaucoup de musique violente comme du punk, de la noise, du hardcore. C’était un bon exutoire. C’est bien après que j’ai écouté du funk, de la soul, du jazz, lorsqu’à mes 18-20 ans, j’ai monté un groupe de funk. On faisait beaucoup de premières parties au Hot Brass, ancien nom de la salle de concert Le Trabendo. Je ne me rendais pas compte mais on jouait avec des groupes incroyables comme The Time ou Larry Graham. Aujourd’hui, je serais bien plus impressionné si je les rencontrais à nouveau.
AFFIRMER SA SINGULARITÉ
Comment t’habillais-tu ?
B : J’ai toujours un peu la même dégaine. À 15 ans, je portais un bandana, une salopette OshKosh, des converses ou des Doc Martens, un Harrington ou un Teddy. Ce qui est très différent d’aujourd’hui, c’est qu’à l’époque, même si c’était un style spécifique, on cultivait la singularité. Aujourd’hui, c’est l’inverse, les ados veulent tous se ressembler. Cette uniformisation du style, des coupes de cheveux, des pompes, ça fait peur. Si tu n’es pas comme l’autre, tu es mis sur le côté, alors qu’à mon époque, il fallait être le plus possible pas comme les autres. C’est la chanson des Kinks : I’m not like everybody else.
Comment as-tu vécu les 15 ans de tes fils ?
B : Ce n’est pas du tout la même génération. Mon premier fils est né à la fin des années 90, il a encore un rapport culturel aux livres, films, disques, aux objets. Mon second fils est né en 2005, il vit avec un téléphone dans la main. J’ai essayé de leur transmettre le goût du réel et pas du virtuel. Lorsque tu veux offrir un bouquet de fleurs à ta petite amie, c’est concret, c’est pas une vue de l’esprit sur un téléphone. Je leur dis souvent que je ne suis pas une notification sur un téléphone, mais un être réel qui existe avec des sentiments. C’est assez complexe.

La matière de ton travail est très sensible, la musique, ça vient sans doute contrebalancer la tendance au virtuel que tu décris.
B : Oui, c’est justement ce côté sensible qui les repousse. Pour mes enfants, je suis une personne trop sensible par rapport au monde brutal, et cela les gêne parfois. Quand un mec se met à jouer du piano, et que tu es insensible, c’est comme ça mais si à un moment donné tu portes attention à ce qui se passe, tu peux partir dans quelque chose qui est de l’ordre du sensible.

À 15 ans, tu as vécu cette relation avec ton père ?
B : Plutôt avec ma mère. Avec mon père, on ne s’est pas dit de choses importantes pendant 10 ans, c’était que des reproches. C’était lourd. Quand la musique a commencé à marcher pour moi, mon père a pris conscience que j’allais pouvoir faire ça et en vivre. Ça l’angoissait car la musique, si ça ne marche pas, c’est infernal. Quand mes enfants sont nés, nos rapports se sont apaisés. Je ne me suis pas engagé dans l’art pour avoir l’approbation de mes parents. C’était plus un besoin d’entreprendre, et il se trouve que ça leur a plu.
Tu savais déjà que la musique serait ton métier ?
B : Oui, même avant. J’avais cette intuition. Je n’étais pas sûr, mais je voyais bien que lorsque je me mettais à chanter, les gens m’écoutaient et y portaient intérêt. On ne sait jamais ce qui va se passer. J’ai failli signer avec mon groupe de funk, mais ça ne s’est jamais fait. Un jour, le single que j’ai fait avec Stardust, Music Sounds Better With You a explosé. C’est venu combler ce qui m’obsédait enfant. J’ai commencé à 8 ans dans ma chambre à écouter Michael Jackson et à me dire : “Je veux être lui”.
Comment te procurais-tu du matériel ?
B : Au début, quand tu es ado, tu n’as pas une thune, donc tu n’as rien. Ma mère m’a offert ma première guitare « celle-là » à mes 13 ans. J’ai appris à en jouer tout seul, je me suis acharné. Plus tard, j’ai réussi à récupérer une basse. Au lycée, quand ça se sait que tu joues, on te propose d’être le bassiste du groupe. On faisait des reprises des Cure.
J’ai commencé à acheter du matériel plus tard, en terminale. J’ai bossé au Mcdo un été et avec cet argent, on a acheté un quatre-pistes avec un pote. On enregistrait avec ma basse et ma guitare, on faisait un peu n’importe quoi mais c’est comme ça que j’ai appris. J’ai un souvenir précis avec Alan Braxe, on est allé chez Christophe Monier qui faisait partie du groupe Micronauts. Il habitait chez sa mère dans le 13e. En entrant dans sa chambre, on a halluciné : il avait de quoi faire un disque chez lui, des boîtes à rythme, un sampleur, une petite table de mixage, un ordinateur. Je me disais : “mais comment il a fait pour avoir tous ce matos?!”. Nous, on avait rien.
CE QUE TU GARDES DE L'ADOLESCENCE
Tu faisais déjà de l’électro ?
B : À ce moment-là, on a commencé à vouloir tout faire nous-mêmes : acheter une boîte à rythme au lieu de trouver un batteur, jouer avec un synthé. J’ai écrit toutes les maquettes de mon premier album dans ma chambre.
Tu avais envie de faire du live aussi ?
B : Oui, j’en ai fait beaucoup. Le public pensait que j’allais faire des live très électro car je jouais avec Stardust. Je vais faire à nouveau du live cette année avec mon nouvel album.
Te souviens-tu du meilleur conseil qu’on t’ait donné ?
B : Tu veux dire dans la musique ou dans la vie ?
Les deux.
B : (rires) Alors là… Il y a une phrase de Quincy Jones que j’aime beaucoup. Il avait écrit à l’entrée de son studio : “leave the ego at the door”, laissez votre égo à la porte. C’est comme ça que je vois la musique. Souvent dans un groupe, quand il y a un égo trop grand, c’est fatiguant. Les plus grands ont compris que ce n’est pas toi qui est important mais ce que tu vas enregistrer en studio ou produire sur scène, encore qu’en concert, tu peux en jouer. En studio, tu es là pour construire quelque chose. C’est une phrase qui me suit.

Que gardes-tu de tes 15 ans ? Ton énergie agitée ?
B : Oui, je crois que c’est cette énergie à l’intérieur de moi. D’ailleurs, ça fatigue mes proches (rires) car je suis un peu speed. J’ai appris à être un peu plus organisé. On me dit souvent “mec, calmos” (rires). Mon père me disait enfant “pose tes mains sur tes genoux, et ne bouge plus pendant une minute”, c’était un calvaire.
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