L'interview croisée de Stomy Bugsy & son fils, Sonof, un ouragan de tendresse

Propos recueillis par Violette Gauthier. Crédits photos : Julien Lentin

Stomy Bugsy et Bilal sont père et fils. Tous deux écrivent et rappent. Liés par l’amour de la musique, l’envie de raconter un univers, et de le transmettre sur scène, ce sont deux générations qui se rencontrent. Stomy, figure emblématique du rap français, qui a sorti un nouvel album ce 21 mai "Revolver Lover", et Bilal, jeune rappeur étoile, détiennent une singularité précieuse : écrire avec une force brute mêlée à la tendresse qui les porte dans leurs mots comme dans leurs choix. Entretien.

Stomy : total look Emanuel Ungaro.

Stomy, peux-tu nous raconter où tu as grandi ?
Stomy : J’ai grandi à Sarcelles.

Que faisaient tes parents ?
S : Ma mère était femme de ménage quand elle est arrivée en France, puis elle a travaillé dans un bureau d’avocats, elle s’occupait des enfants, elle ramenait les dossiers aux clients, elle faisait un peu tout dans la maison. Et après tout ça, elle est devenue cuisinière. Mon père était électricien. Il a ouvert sa boîte de chantier, il faisait peinture, carrelage, électricité.

Qu’est-ce que cela t’a appris de voir tes parents faire autant de choses, de boulots pour s’en sortir ?
S : Oui, quand tu vois tes parents qui viennent d’Afrique et qui ont laissé leur famille, leur vie pour venir travailler en France, ça te donne de la force, même si quand t’es petit, tu n’en as pas vraiment conscience. T’as pas ce poids sur les épaules. Tu vis ta vie et tu kiffes, t’es insouciant : tu fais les choix que tu dois faire, tu fais les bêtises que tu dois faire. Et tes parents plantent juste des graines dans ta tête et un jour, les graines germent. J’ai vu mes parents travailler dur, mais pour moi, c’était normal. Quand t’es petit, tu ne te dis pas forcément que tu leur dois quelque chose. C’est plus tard, en grandissant, qu’il y a plein de choses qui émergent. C’est ça qui est beau, c’est la vie.

Et toi Bilal, où as-tu grandi ? Ressens-tu quelque chose de similaire vis-à-vis de tes parents ?
Bilal : c’est pas facile de parler devant son père (rires)
S : Lâche comme si j’étais pas là !
B : J’ai grandi à Saint-Ouen de mes 4 à 24 ans, avec ma mamie et ma tante. Papa a dû quitter le foyer quand il est devenu connu. Jusqu’à mes 4 ans, on vivait Porte de la Chapelle tous ensemble. En 1996, on s’est fait expulser, non pas pour des loyers impayés, mais parce que le syndicat de notre immeuble a monté un dossier contre nous suite aux mêlées judiciaires que Papa a eu quand il a sorti la chanson « Sacrifice de poulets » avec le Ministère A.M.E.R.
S : C’est pour ça que j’ai dû partir de la maison pour protéger ma famille, mon fils, ma mère.

Vous avez pu obtenir des soutiens ?
B : Oui, papa en a beaucoup parlé en interview.
S : La chance, la bénédiction, c’est qu’au moment où on s’est fait expulser, le succès est arrivé.
B : Ça s’est passé en novembre 1996, et en même temps, papa a sorti son premier album.

Tu connais très bien la discographie de ton père. As-tu toujours eu conscience de son métier? Est-ce qu’ado ça t’intéressait?
B : Non, mes premiers souvenirs remontent vers 98. En fait, j’ai grandi avec papa connu, je suis né avec ça, c’est pas comme s’il était devenu connu alors que j’avais 16 ans ou un peu plus tard. Pour moi, c’est normal, je n’ai pas beaucoup de recul.

À 15 ans, vous écoutiez quoi ?
B : À 15 ans, beaucoup de rap français. Quand j’étais petit, j’aimais bien le rap américain, Snoop Dogg, etc. et en grandissant, plutôt du français.
S : À 15 ans ? C’est l’arrivée du hip-hop, Fat Boys, Kurtis Blow, Rock Steady Crew, toute l’émergence Afrika Bambaataa, tous les morceaux qui donnent envie de breaker. Du hip-hop mais avec un BPM assez rapide pour pouvoir danser.

Sonof : salopette en jean Kentroy Yearwood.
Sonof : sweat-shirt Emanuel Ungaro, blouson : Kentroy Yearwood, ceinture : Nat & Nin. Stomy : blouson Emanuel Ungaro.

C’est en écoutant que tu as commencé à faire de la musique ou à vouloir en faire ?
S : Oui, on rappait un peu avec mon pote Rico, on breakait souvent aux Flanades à Sarcelles. Lui, il aimait bien délirer, improviser. Surtout quand on regardait l’émission sur TF1 de l’animateur Sydney, chaque fois, il improvisait un petit peu. Donc, il nous montrait qu’on pouvait faire groover les mots, la langue de Molière, mais pour moi, c’était juste pour l’amusement. C’était plus d’abord le break, la danse et le graffiti, le rap c’est venu après.

Et toi aussi, Bilal, à 15 ans tu commençais à tester des choses ?

B : Non, j’écoutais seulement. J’ai toujours écrit de mon côté depuis le collège.

Comment vous vous habilliez ? En lien avec la musique que vous écoutiez ?
S : Attends, là, on parle de deux mondes différents. Moi, c’est retour vers le futur (rires).
B : Oui, à mes 15 ans, les rappeurs s’habillaient avec des marques de luxe. Il y a un décalage.

À tes 15 ans, Stomy, ce n’était pas du tout le cas ?
S : À l’époque, il fallait tout construire. Il n’y avait rien. Il fallait avoir des gros lacets, des fat laces, on allait à Tati, et on trouvait les bandes en élastique pour les couturières (sourire). On les mettait dans nos chaussures. Il n’y avait même pas encore le magasin Ticaret. C’est le magasin ouvert par Dan de Ticaret. Il allait aux États-Unis et ramenait les Kangols et les name belts. Donc, nous, il fallait tout construire par rapport à ce qu’on voyait à la télé ou sur les VHS. C’était du bricolage.
B : Nous, c’est plus des marques de luxe. C’est du rap capitaliste. Pour mon père, à ses 15 ans, c’est l’arrivée du hip-hop, pour moi, c’est déjà bien ancré. On était en pleine époque du téléchargement. Les ventes, c’est pas les mêmes qu’aujourd’hui, ni les mêmes que celles des années 90. Tout le monde téléchargeait au collège et au lycée. Plus personne n’achetait les CDs.

Vous vous échangiez les téléchargements au lieu de vous échanger des disques ?
B : Oui, on échangeait beaucoup sur ce qu’on écoutait, il y avait beaucoup de sites différents. Mais c’était pas comme à l’époque où on s’échangeait des cassettes. Nous, on téléchargeait directement chacun à la maison devant son ordinateur. À mes 15 ans, la musique vivait une époque particulière, une transition.

Le streaming ?

B : Le streaming, c’est arrivé un tout petit peu plus tard, mais le téléchargement, ça a déjà tout tué. Les rappeurs vendaient quand même, mais beaucoup moins.
L’industrie de la musique et surtout du rap a beaucoup évolué, c’est vrai.

Comment tu l’appréhendes, Stomy, par rapport à quand tu as commencé ?
S : Quand on a commencé, il n’y avait rien, il y avait tout à faire. Donc pour nous, ça change rien. Que l’industrie change ou non, c’est pareil. Pour nous, c’est la passion, c’est l’amour de la musique, c’est des choses que t’as envie de dire, que tu as dans le ventre.
Tu avais déjà un groupe avant le Ministère A.M.E.R. ?
S : Non, c’est mon premier groupe.

Sonof : salopette en jean Kentroy Yearwood.

Pourquoi avoir commencé la musique avec un collectif ? Ce qui vous reliait était l’urgence d’écrire, de revendiquer des choses ?
S : Ce qui nous liait, c’est d’abord le quartier. Le quartier, l’amitié, l’école. J’étais à l’école avec Passi. Il passait souvent dans mon quartier, on breakait ensemble aux Flanades. Quand j’ai déménagé à Porte de la Chapelle, j’ai formé un gang, les RCA. Il y avait Space. Et après, je me suis lié d’amitié avec Bruno qui est venu plus tard Doc Gynéco. Tout ça est venu naturellement. C’est l’amitié d’abord qui te donne envie d’appartenir à une deuxième famille.

Et cette deuxième famille continue toujours aujourd’hui ? L’énergie de tes 15 ans s’est cristallisée ?
S : Bien sûr. Quand t’as traversé des choses fortes avec des potes, et qu’en plus vous avez à peu près presque tous réussi, il y a quelque chose de magique.

Stomy : pull Kentroy Yearwood.

Bilal, toi aussi, est-ce que tu éprouves ce sentiment de deuxième famille par la musique ?
B : Non, aujourd’hui, c’est devenu plus individualiste. Il y a une grosse différence, je trouve.

Le rap est plus capitaliste et individuel ?
B : Oui, c’est l’image que j’en ai, et de la société en général aussi, mais dans le rap c’est pire encore. Enfin, les associations se font moins par amour ou par amitié, plus par intérêt.
S : On est tous chacun chez soi, avec nos téléphones, nos ordinateurs. À mes 15 ans, on était dans la rue, dans le quartier, avec des amis. Tes amis venaient toquer chez toi.
B : Aujourd’hui, les enfants restent à la maison.

Il y a quand même beaucoup de concerts ou d’événements…
B : Oui, il y a plus de concerts, ça s’est popularisé. Avant, être à la maison, c’était une punition, pour la génération de papa, comme pour la mienne. Mais aujourd’hui, c’est comme une bénédiction. Après ma génération, tu ne vois plus les enfants dehors.
S : Oui, ils ne sont plus dehors.
B : Je dis ça comme si j’étais vieux (rires).
S : tu commences à te faire vieux (rires).

Mais, même si les générations changent, l’envie d’écrire ou de dénoncer des choses reste la même…
B : Il y a des rappeurs qui ont des messages encore conscients, mais il n’y en a pas assez ,c’est minime. Alors qu’à l’époque de mon père, ils rappaient pour décrire les problèmes de société, l’envie de s’en sortir, etc. Mais aujourd’hui, quand on arrive, tout est déjà fait, même s’il y aura toujours des combats à mener.

Peut-être qu’être engagé dans le rap a changé de sens, que c’est parfois sincère, et parfois une manière de se mettre en avant ?
S : J’ai l’impression qu’il y aura toujours des imposteurs, des gens qui le font pour s’en sortir comme dans les partis politiques : les représentants regardent où il y a une niche ouverte et ils s’y mettent. Il y aura toujours des opportunistes, le monde est fait comme ça. Mais il y aura toujours des bons artistes aussi, qui ont envie de dire des choses. Ou qui n’ont pas forcément envie de dire les choses. Et ils ont raison, ils sont là pour te faire ressentir de l’amour, te faire danser.
B : Il y a de la place pour tout le monde, pour toutes sortes de rap, toutes sortes de paroles.

Vous avez envie de partager la scène tous les deux ?
B : On a déjà partagé des scènes ensemble, mais on va réfléchir à mettre ça sur disque en chanson ensemble. Ça serait chouette.

Stomy : total look Emanuel Ungaro.

Bilal, qu’est-ce que ton père t’a transmis ? Qu’est-ce qui te marque dans son parcours dans la musique?
B : C’est un artiste qui a toujours été engagé. Il y a des gens qui ne le sont pas forcément ou qui vont arrêter de l’être. Lui, il a poursuivi son engagement de ces débuts jusqu’à aujourd’hui. Il a marqué le cinéma, la musique, humainement par ses interventions, artistiquement par ses chansons, par son image.

Nouveau titre de Stomy Bugsy "Revolver Lover" sorti le 21 mai 2026. Sur toutes les plateformes.

Est-ce qu’il y a un titre que tu aimes particulièrement ?
B : Mon morceau préféré de lui, c’est « La vie c’est comme ça ».
Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu ou l’idée qui vous porte et vous accompagne ?
S : Il y en a tellement… Je dirais une phrase que mon père dit souvent : l’éducation, c’est quelque chose que tu ne peux pas acheter et si on ne te l’a pas donnée, tu ne peux pas la donner. Donc, l’éducation, c’est super important. Ce sont des choses qu’on ne peut pas acheter. Des gens peuvent avoir plein d’argent, mais tant qu’ils ne sont pas éduqués, ils n’ont pas de valeurs parce que leurs parents ne leur en ont pas donné. Bilal a été élevé par ma mère, donc on a reçu la même éducation.

Quelles valeurs retiens-tu de cette éducation, Bilal ?
B : Travailler et rester droit.

Stomy, tu as fait un retour attendu en sortant un album ce 21 mai, avec un 1er titre « Revolver Lover » auquel nous souhaitons un grand succès… et toi Bilal, quelle concrétisation de projet pouvons-nous te souhaiter ?
B : Je suis en train de travailler sur mon premier EP, j’ai mis du temps…mais je suis sur la fin. Chaque mois et demi, je sors un clip sur les réseaux sociaux, racontant mon univers!

 

Crédits photos : Julien Lentin, Stylisme : Marie Revelut, MUA : Rafael Pita, Hair : Thierry Degrave.

Remerciements infinis à Christelle Ka pour Cristal Comm’.

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